Article L'Echo. PROFESSION CHASSEUR DE CŒURS

PROFESSION CHASSEUR DE CŒURS
Publié le 10/10/2020

Le retour des chasseurs de cœurs.

 

En limitant nos interactions sociales, la crise du Covid a revivifié les agences de rencontre. En Belgique, celles-ci ont triplé leur nombre d’inscriptions en quelques mois à peine.

 

On les croyait mortes et enterrées, il n’en était rien.

Les agences de rencontre bénéficient d’un véritable boom post-Covid, triplant en quelques mois à peine le nombre de leurs inscriptions.

 

« Chasseur de cœurs »


Laura a 35 ans. Belle, grande et mince, elle est cadre supérieur dans la finance. Pas d’enfants, beaucoup d’amis, une chouette famille, des activités multiples et variées, accro aussi bien au sport qu’aux activités culturelles on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’une fille extravertie comme elle fait dans un bureau comme celui-ci. Comme 5 autres personnes à Bruxelles aujourd’hui, Laura a pourtant rendez-vous avec Marie de Duve, la patronne de Valérie Dax. Car oui, l’agence « matrimoniale » Valérie Dax fondée il y a 50 ans existe toujours même si sa fondatrice n’est plus et qu’aujourd’hui on ne dit plus « matrimoniale » mais agence de « rencontre ». Ce que cherche Laura ? L’amour. Ce qui coince ? Les hommes qu’elle rencontre. « Pas le même niveau », particulièrement sur les réseaux sociaux, les Tinder ou autre Meetic où tant socialement qu’intellectuellement le gap semble grand mais aussi des lieux où la plupart des hommes n’y cherchent que du sexe et ce, sans pour autant  oser l’avouer. Au boulot ? « Souvent des hommes mariés en quête d’aventures ». En un mot ce que Laura recherche « un homme challenging intellectuellement et prêt à s’investir vraiment ». Les 1.500€ d’inscription pour une année ne la freinent pas, la future membre estime que les services en valent la peine, son bonheur aussi, d’autant que la cadre supérieure n’a pas le temps de courir les événements ou les soirées pour attraper l’âme sœur. 


Si le manque de temps semble être pour beaucoup une évidence pour recourir à une agence, le monde de l’après-covid en est une autre. Plus de soirées mondaines, ni d’événements sociaux ou de grands raouts professionnels, les occasions de se rencontrer se réduisent désormais à des bulles plus petites encore que celles dont les célibataires se plaignaient avant le début du confinement, les fameux « je ne fréquente jamais que les mêmes milieux ». Ajoutez à cela, la généralisation du télétravail et l’interdiction des mariages en grandes pompes – les deux occasions de rencontres les plus importantes depuis des décennies – se dessine sous vos yeux la nouvelle cartographie du terrain de chasse amoureux. Le covid, une catastrophe sanitaire et économique mais tout autant sociale ; certes difficile pour tout le monde mais ressenti plus durement encore par les célibataires, les isolés ou les divorcés. Un drame certes mais aussi une opportunité pour les agences de rencontres, nous en avons rencontré deux (Valérie Dax et Atoutcoeurs) et de part et d’autre, le constat est le même, les inscriptions ont triplé et le chiffre d’affaire du mois de septembre est trois fois supérieur à celui de janvier. 


Un boom extraordinaire auquel ni Valérie Dax ni Atoutcoeurs ne s’attendaient véritablement, à tout le moins, pas dans cette proportion. Même si toutes deux l’admettent, ces trois dernières années sentaient bon « la reprise ». La tendance de fond était donc déjà bien à la progression et comme pour beaucoup d’autres domaines, l’apparition du covid ne faisait qu’y mettre un sacré coup d’accélérateur. « Marieuse », l’un des plus vieux métier du monde, jadis une bonne dame dans un village, qui gagnait ensuite les villes, avant de finir par se structurer en agences et de se voir même encadré par le législateur. Un métier qui n’avait jamais connu la crise, sauf une, celle des années 2000 qui voyaient débarquer internet. Une invention qui révolutionnait la société et bouleversait nos économies de vie, exit les marieuses, désormais les célibataires se passeront de leurs services, une à une les agences sont alors englouties par les sites de rencontres en ligne. Dix ans plus tard, les applications de rencontres et de géolocalisation fleurissent sur les téléphones, le coup de grâce pour les dernières marieuses qui remballent alors leurs fichiers car sites et applications le promettent, avec eux, c’est le « matching parfait ». 

Pour les résultats et les désillusions que l’on sait. D’autant que si certains se sont toujours plu à afficher leur célibat, beaucoup rechignaient déjà. Par pudeur mais aussi par souci d’anonymat, les high profile ou professions publiques ne peuvent pas se permettre de dévoiler ainsi leur intimité. Lassés ou déçus du virtuel donc mais toujours seuls, de plus en plus de célibataires se retournaient alors vers de bonnes vieilles méthodes traditionnelles en quête de rencontres qu’ils voulaient plus « réelles ». Sur le marché, deux agences, Valérie Dax - la seule à avoir résisté à la crise - et Atoutcoeurs, une agence courageusement fondée en 2010 par Claire Mottart. Cette dernière explique : « Quand j’ai lancé mon agence je recevais une à deux demandes par semaine, aujourd’hui c’est tous les jours et jusqu’à 4 le week-end, quant aux contrats, nous en signons 50% de plus que l’année dernière ». Une demande qui s’accroît et qui voyait Atoutcœurs augmenter son staff  de trois personnes pour gérer l’afflux de nouvelles demandes mais aussi pour quadriller le pays tout en s’étendant au Luxembourg, Paris ou le Nord de la France. Une manière différente de travailler pour ces 4 femmes qui ont toutes un autre job en parallèle, là où Marie de Duve insiste elle sur la plus-value du travail « à l’ancienne mais avec les outils modernes », une seule personne  en full time job – elle – pour tout le pays. Autre différence ? Atoutcoeurs fournit toujours la photo avec le profil des membres qu’elle propose pour gagner du temps : « le physique est tellement important ». Un argument que balaie Valérie Dax qui estime que la photo est trop réductrice, même pour elle, aguerrie depuis 15 ans à l’exercice. Elle se rappelle d’un rendez-vous en vidéo-conférence – confinement oblige – avec une future membre « quand elle est arrivée pour signer son contrat, c’était une toute autre personne que celle que je m’étais imaginée. Il est indispensable de se rencontrer, encore plus en matière amoureuse ». 


Toujours étant, 2020 l’année de la résurrection pour nos agences. Un « déclic-covid » pourrait-on dire et un confinement qui faisait sauter les freins. Deux mois enfermé seul chez soi, de fait, ça fait réfléchir notamment sur ses choix de vie. La solitude certes mais pas que. Il y a aussi ce partenaire sur lequel on s’interroge, un huis-clos qui précipitait la rupture inéluctable d’un couple qui – hors covid – aurait peut-être mis des années à la vivre. Dans les agences, on commence d’ailleurs à les voir arriver, ces membres issus des séparations post-covid. Sabine Pasquier (Atoutcoeurs) a d’ailleurs deux rendez-vous prévu après notre rencontre, deux femmes dans la quarantaine qu’il se faudra de bien sonder quant à leur réelle disponibilité émotionnelle, pas question d’accepter des membres qui n’auraient pas fait le deuil de leur précédente relation. Après le boom du covid, un rebond donc des séparations, même si les agences expliquent que l’afflux dû aux séparations ou aux divorces ne se fera véritablement sentir qu’à la fin de l’année, voire début 2021.


Mais covid ou pas covid, l’inscription dans une agence n’est néanmoins pas une chose aisée, tant les obstacles psychologiques restent nombreux sur le vieux continent, contrairement au Canada ou aux USA. Traditionnellement les arguments « résistance » qu’Atoutcœurs entend le plus souvent ? Le sentiment de renoncer à une rencontre « naturelle », la peur de se mettre à nu sentimentalement, d’expliquer son célibat et ses attentes, « une démarche souvent plus difficile pour un homme, pire encore pour les chefs d’entreprises ou des CEO. En revanche une fois le premier rendez-vous franchi, il faut que ça aille vite, dès la signature ils attendent les premiers profils, particulièrement les hommes d’affaires » explique la fondatrice. Marie de Duve (Valérie Dax) souligne quant à elle l’obstacle psychologique de « devoir payer pour rencontrer des gens : « Beaucoup ont du mal à s’y faire, pour eux cela les renvoie à leur incapacité à rencontrer quelqu’un alors qu’il s’agit simplement d’ouvrir ses horizons dans un monde devenu beaucoup plus complexe, où les occasions de rencontres sont de plus en plus rares. Je leur dis toujours, mon travail c’est comme celui d’un chasseur de tête mais pour les cœurs ». Véronique Bouchat (Atoutcoeurs) pointe l’orgueil comme obstacle aux inscriptions : « Au téléphone, certains me disent « je n’ai pas besoin de vous pour rencontrer quelqu’un, j’ai une vie très active, je connais énormément de monde et je suis très sollicité. Je leur réponds « Mais c’est super, tant mieux pour vous. Mais pourquoi m’appelez-vous alors ? ». Enfin, au-delà du fait de payer pour se faire aider, le prix en lui-même – jusqu’à 3.599€ chez Atoutcœurs pour 7 rencontres– a de quoi en refroidir certains. Un choix justifié et assumé par l’agence, même si évidemment il s’agit par là même de se priver d’une clientèle plus modeste. « C’est un choix, une question qui revient à s’interroger sur la place que l’on accorde à sa vie privée, si on préfère s’offrir 3 semaines de vacances pour le même prix, cela veut dire que l’amour n’est pas une priorité » réplique Claire Mottart. Mais 3.599€ aussi, cela vous pose ipso facto un paysage social, un gage qui rassure certains de ne pas se retrouver face à des personnes qui n’en voudraient qu’à leur argent. En revanche chez Valérie Dax, on estime que 1.500€ c’est un bon test de motivation, un seuil qui ne la prive pas de catégories sociales dites supérieures tout en permettant un accès à toutes les autres. Il arrive même que certains hommes s’inscrivent simultanément dans les deux agences « pour multiplier leurs chances » nous ont-ils expliqué. Les raisons de ces deux quadragénaires au top de leur carrière ? Le gain de temps, « Je ne sais pas me démener pour ma carrière et traîner dans des bars. Pour rencontrer qui de toute façon ? » et l’anonymat « un grand patron ne peut pas mettre sa photo sur un site de rencontre ou un Tinder pour enchaîner des rendez-vous tous les soirs ». De son expérience, Claire Mottart explique que si l’anonymat est recherché par beaucoup, pour d’autres il s’agit aussi de signaler sa disponibilité : « Nos membres sont très actifs et rencontrent beaucoup de personnes sauf qu’il est très difficile de placer dans une conversation sociale qu’ils sont célibataires, ce n’est pas inscrit sur leur front ».  


Mais comment arrive-t-on dans une agence ? Le bouche-à-oreilles le plus souvent, même si cela n’empêche pas les agences de mettre la gomme à présent sur les nouvelles technologies ou les réseaux sociaux. En attendant, c’est souvent l’entourage qui recommande aux célibataires « d’essayer ». Pour Laura c’était sa sœur qui prenait rendez-vous pour elle, pour d’autres la mère, les collègues, parfois même la secrétaire. Chez Atoutcoeurs, on se rappelle même de ce monsieur envoyé par son ex-femme parce qu’elle-même y avait trouvé l’amour après leur divorce. Dernièrement un homme arrivait chez Valérie Dax car il entendait deux autres en discuter à la table d’à-côté dans un restaurant, Marie de Duve explique aussi être sollicitée des années plus tard par des anciens membres qui avaient été ravis de ses services dix ans plus tôt. Parmi les membres et pour nos deux agences, globalement 57% de femmes pour 43% d’hommes, la majorité se situant entre 30 et 50 ans. Loin des clichés donc et une demande qui tend à s’accroître également au sein des trentenaires et ce, en raison des mesures sanitaires imposées aux bars, aux boîtes de nuit et autres activités nocturnes. 


Mais pour quel résultat ? En général, et selon les agences, 80% des membres finissent par mettre la patte sur leur oiseau rare, à la condition toutefois qu’ils soient prêts – entendez disponibles – et qu’ils se laissent vraiment le temps d’y parvenir. Et si certains trouvent du premier coup, pour d’autres, le chemin est plus long, jusqu’à deux ans parfois. Parmi les bonnes nouvelles du confinement, un couple formé par Atoutcoeurs l’année dernière nous annonçait son mariage prévu en janvier, un confinement passé dans l’harmonie et qui convainquaient les amoureux d’officialiser, là ou chez Dax, on annonce un bébé conçu durant les mois passés à la maison. « La seule chose que nous ne contrôlons pas, c’est l’alchimie entre deux êtres » conclut Véronique Bouchat (Atoutcoeurs), qui se rappelle de l’histoire de cette femme qui avait flashé sur le profil d’un homme qui venait de suspendre son abonnement pour faire une pause: « Elle était tellement sûre que « c’était lui » que j’ai insisté à mon tour pour qu’il accepte de la rencontrer, aujourd’hui ils sont très heureux ensemble ».


Au-delà de la mise en contact de personnes qui ne se seraient jamais rencontrées, n’est-ce pas dans l’accompagnement de ses membres que réside la plus-value d’une entremetteuse ? Écouter et conseiller « avant », débriefer après chaque rencontre « ensuite », des services toujours compris dans le prix de ces agences. Une manière pour elles d’affiner les profils mais aussi les attentes de leurs membres, un coaching finalement pour favoriser les « matchings parfaits ». Oui mais en vrai !


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Par Marina Laurent L’ECHO Samedi 10 Octobre 2020

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Marie de Duve